Les communautés familiales ou républiques de parents

Qui entre en communion, avec qui, et surtout pourquoi ?

La coutume voulait qu’une personne serve (ou servile c’est à dire au service d’un Seigneur) décédant sans hoirs, sa fortune ou ses quelques biens selon les cas, aille directement dans l’escarcelle du dit Seigneur sans que quiconque ait à y redire. C’est d’ailleurs toujours un peu le cas où tout héritage sans héritier va dans les poches de l’Etat, mais comme l’Etat c’est NOUS, indirectement, nous en bénéficions quelque peu, alors que du temps de l’ancien Régime, c’était loin d’être le cas.

Ainsi, quelques paysans rusés, dès le 11ème siècle, sans doute plus évolués que d’autres, trouvèrent-ils un moyen de détourner cette loi absurde. On connaît l’esprit paysan, un sou c’est un sou, aussi imaginèrent-ils, suivant certaines conditions entendues entre eux, de former des COMMUNAUTÉS qui mettraient tous leurs avoirs en commun, ce qui, dans le cas de décès de l’un d’eux sans descendance, il y aurait toujours un parent qui pourrait prétendre à l’héritage, la totalité des biens étant communs à tous…

Ces COMMUNAUTÉS ou Républiques de parents, se formèrent surtout autour des grandes Abbayes et les Seigneurs incompétents à défier cette nouvelle pratique y émirent toutefois une exigence de taille puisque ces parsonniers comme on les appelait (détenteurs de parts) devaient absolument vivre au même pot, au même sel, et au même feu

Les communautaires s’établirent donc dans un même lieu, dans d’immenses maisons où une seule cheminée trônait sur le toit et mirent en commun tous leurs avoirs.

Avec qui entrait-on en communauté ?

Tout d’abord ce furent des frères, cousins, proches parents, et si tout était à tout le monde en fait personne ne possédait plus rien en propre. SEULS les Maître et Maîtresse ou chefs de communauté possédaient dans la grande maison communautaire, un appartement particulier, les autres se dispersaient dans des chambres structurées et séparées de cloisons, les adultes d’un côté, les enfants de l’autre, puis au bout d’un long couloir partageant les “cellules” se situait le CHAUFFOUËRE, sorte de grande salle où toute la vie communautaire se déroulait autour de la cheminée, au fond encore se situait la SOUILLARDE, sorte de cuisine où seules les femmes oeuvraient.

Le Maître distribuait le travail aux hommes tandis que la Maîtresse, qui n’était jamais son épouse, ni sa sœur pour éviter une dictature familiale, distribuait les tâches quotidiennes aux femmes, se réservant pour elle d’élever les enfants, de les garder pendant les travaux des champs, de les entretenir dans le respect des autres et se chargeait aussi, parfois, de leur faire l’école.

Le chef était choisit parmi les plus âgés de la communauté, ou souvent comme étant le plus capable, sachant bien souvent lire et écrire et surtout compter pour défendre les intérêts réciproques et parfois, ce Maître avant d’être Forgeron ou Maréchal Ferrand, métiers respectables et respectés, avait reçu quelques notions de droit après un passage éclair, mais profitable, chez le Notaire du canton en tant que commis.

Les parsonniers ou colons (les termes varient selon les Provinces) devaient PORTER HONNEUR et RESPECT ET OBÉISSANCE comme des enfants le doivent à leur père et mère en quelque sorte et nul n’aurait dérogé à cette sacro-sainte loi, celui qui ne voulait y adhérer était chassé ou partait de lui-même avec son simple baluchon sans rien ne devoir réclamer de son dû communautaire et ne pouvait, en aucun cas, venir reprendre sa place parmi la COMMUNAUTÉ. Le Maître, à son tour, se devait de se conduire en BON CHEF DE FAMILLE et possédait ce pouvoir tout puissant de chasser “d’icelle communauté” ceux qui n’obéiraient point à leur serment de fidélité.

Les apports et partage des Communautés

Pendant toute cette vie communautaire, chacun se devait de FAIRE DES APPORTS dans la mesure de ses moyens car, si les époux “y sont nourris et entretenus ainsi que les enfants qui naîtront de leur mariage” le Chef devra souvent entretenir les enfants et la veuve et “leur apprendre mestier leur permettant de gagner leur vie”. Les membres devront “y travailler et y vivront à un même pain pour y confondre leur travail et industrie”.

On trouvera également des apports en numéraire LES DOTS devant être apportées par les nouveaux venus dans la communion selon la formule : “apportera sa dot et les autres biens qui peuvent lui appartenir…. Sera mise et déposée entre LES MAINS DU DIT CHEF et MAÎTRE et laquelle somme sera confondue et entrera icelle communion”…

Non seulement les dots et autres numéraires, mais également tous les biens “à condition que le futur époux soit tenu d’apporter tous ses biens et les revenus d’iceux”, par exemple : une feuillette de vin, un métier à tisser, une armoire ou commode, un lit et la literie, etc.

On le constate, à la lecture des actes notariés qui régissent toute la vie communautaire : ventes, achats, mariages, l’apport était une priorité à la bonne marche de ces républiques autonomes et seul le CHEF avait d’ailleurs droit de vendre ou acheter en dehors de la communauté ce qui était strictement nécessaire et uniquement LE FER ET LE SEL, tout le reste étant fabriqué sur place : meubles, vêtements, autres linges, outils etc.

Les COMMUNAUTÉS si elles étaient tescibles ou tacites au début de leur formation, n’étant régies par aucune loi, devinrent vite comme de véritables Gouvernements, il y avait même différentes modalités : COMMUNAUTÉS à terme défini, ou seulement ponctuelles (entre amis ou artisans) et tout ce qui concernait les dispositions successorales étaient dictées devant Notaires de manière très définie.

Cependant, au 19ème siècle qui verra la fin des grandes COMMUNAUTÉS il fallut bien se résoudre aux grands partages, partages qui étaient définis dès l’origine par un terme bien précis “laquelle communion venant à se dissoudre, les biens seront partagés par nième portion (détails portés), le partage étant prévu de façon égalitaire et toujours par souche même en cas d’inégalité de nombre par ménages”… ou encore : ” en cas qu’ils viennent à partager et dissoudre leur communion, prélèveront sept bichées de seigle…. Et le cas arrivant à la dissolution, aura droit à sa partie des profits et des acquêts” ou : “celui qui aura le plus apporté le prélèvera…”

Nombreuses formules se retrouvent dans les actes notariés qui prévoient toujours la dissolution et, en règle générale tout se passait le mieux du monde. On peut noter en 1842, lors du grand partage des DUNOD (THIERS / Henriette DUSSOURD) pas moins d’un contrat d’une centaine de pages fut rédigé pour cette dissolution et qu’il se partagea 40000 LIVRES/OR entre les quarante parsonniers restant.

C’est au CODE CIVIL que l’on doit le déclenchement des dissolutions de COMMUNAUTÉS mais, jusqu’en 1842, il existait encore de nombreuses RÉPUBLIQUES de parents, principalement dans la région de THIERS et, en 1935/37, on comptait encore une cinquantaine de ces communions de parents dans le centre de la France.

La vie communautaire

On constatait la richesse d’une COMMUNAUTÉ à sa souillarde, aussi saugrenu que cela puisse paraître et surtout à la dimension de la PIERRE A ÉVIER toujours de très bonne taille dans les riches communions, également à sa cheminée imposante dans laquelle on pouvait presque cuire un bœuf entier (communauté des Paillot à THIERS / Henriette DUSSOURD) tandis que le château seigneurial avait bien souvent cheminée où seul un veau pouvait tenir… Ce qui était une partie de l’animosité latente qui existait entre les deux entités principales du village !

Les enfants étaient éduqués dans l’économie la plus stricte. Les petits bergers allaient jusqu’à ramasser des brins de lainage dispersés par les brebis qu’ils gardaient pour les faire tisser par les femmes, les garçons ramassaient aussi des cailloux le long des chemins pour refaire les murs de la maison communautaire, rien ne se perdait et tout faisait utilité.

On se nourrissait principalement de porc arrangé à toutes les sauces et de tous les légumes cultivés par la COMMUNAUTÉ bien entendu.

Tous les quinze jours, on faisait le pain et parfois, s’il restait de la pâte, une POMPE sorte de gâteau fait d’un fond de pâte, de pommes et sucre et recouverte d’une autre abaisse de pâte qui cuisait avec le pain et régalait les bouches gourmandes.

La Maîtresse ne sortait jamais hors de la COMMUNAUTÉ, et rarement de la maison, elle était telle une reine parmi les abeilles et possédait bien sur toutes les clés de toutes pièces de la cave au grenier et octroyait à chaque fille ou femme une tâche bien définie qu’elles se devaient d’accomplir sans rechigner. Seule la Maîtresse portait le plus beau costume et bonnet de dentelle, ainsi qu’une ceinture de chanvre comme le Maître qui les distinguaient des autres parsonniers. Les autres filles se contentant d’une sorte d’uniforme commun à chaque communauté et de bonnets identiques et spécifiques à leur propre famille communautaire afin que l’on puisse les reconnaître lorsqu’elles se déplaçaient hors du village. Les seuls costumes de teintes claires et gaies étaient réservés aux fêtes ou mariages.

La Maîtresse faisait également le beurre et le caillé (fromage) tandis que les femmes gardaient moutons, chèvres, cochons ou vaches aidées de quelques valets.

Les femmes mangeaient toujours à part des hommes et les enfants s’installaient autour d’une grande table sous la surveillance de la Maîtresse. Ce n’est qu’à la veillée que les femmes retrouvaient leurs enfants mais ce moment privilégié était encore réservé au travail : fabrication des vêtements, montage des sabots, tressage des paniers, des balais et autres menus fretins. Chaque COMMUNAUTÉ possédait : Tisserand et Sabotier et bien souvent Maréchal Ferrand.

A la veillée cependant, ceux qui savaient lire racontaient des histoires, des légendes du temps passé ou les potins des villages alentours et des COMMUNAUTÉS rivales ou amies.

Quelques grandes communautés de parents

Mise à part, les grandes communautés citées ci-dessus et qui furent étudiées principalement par Henriette DUSSOURD historienne de cette manière de vivre, j’ai, pour ma part étudié un certain nombre de familles communautaires entrant directement dans ma généalogie maternelle : tels les PORNON, Laboureurs et Procureurs d’Office, un joyeux mélange familial où se côtoient deux branches distinctes les uns travaillant la terre, les autres Marchands tanneurs et Procureurs qui se marient entre cousins au troisième et quatrième degré, voire au second, les PERNOT, communion de Laboureurs à CHARMOY petit village de Saône et Loire à l’époque, une communauté très vaste qui existera depuis 1636 et où tous vivent en parfaite harmonie, parents, enfants, gendres, belles-filles et petits-enfants. Les GARCHERY Laboureurs également et quelques autres comme les LABAUNE où joyeusement en 1684 pas moins de quatre mariages auront lieu entre parents au second degré et portant tous ou presque les mêmes prénoms !!!! Facile de s’y retrouver !

Conclusion

Plus de 600 communautés ont été recensées de l’YONNE au PUY DE DÔME en passant par le CHAROLAIS et l’INDRE. Il existe encore de nombreux vestiges archéologiques de ces COMMUNAUTÉS, mais beaucoup moins préservés que les archives écrites à la destruction du temps, ils sont depuis de nombreuses années victimes de restaurations maladroites qui amèneront ponctuellement à leur disparition.

Les écuries contemporaines de vieilles maisons sont encore parfois là dans le paysage pour rappeler ce genre de bâtisse et les longs toits qui s’élèvent encore dans les campagnes (dans la Nièvre en particulier) peuvent nous rappeler ces vestiges. Bien souvent le pigeonnier restant la suprême richesse archéologique de ces COMMUNAUTÉS peut également nous guider dans notre quête de souvenirs.

La Maison communautaire

Sources : COMMUNAUTÉS FAMILIALES et contrats de mariages dans les bailliages de Montcenis 1608/1710 THÈSE D.E.A Histoire du DROIT 1976 – Faculté de Droit et Sciences politiques de DIJON – Jean Louis BEAUCARNOT – Henriette DUSSOURD Gé-Magazine N°12 novembre 1983 pages 25 à 29 – Mes propres recherches généalogiques sur les familles citées dans le texte Archives Départementales du 71 – CONTRATS de Mariages – ENQUÊTE DE PARENTÉ Série G – Madeleine ARNOLD TÉTARD (exposé du 5 avril 2003)